Un art de vivre simple

2013-08-30

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Patricia Urquiola suscite l’émerveillement avec ses concepts de design toujours innovants. Figurant parmi les plus grandes stars de la scène internationale du design, elle est tout sauf prévisible.

« J’ai choisi le métier de designer pour le rapport que l’on a avec les choses physiques qui éveillent en nous le désir de les toucher et de dialoguer avec elles. Je ne pense pas qu’un concept doit toujours être surprenant et novateur.  Les gens normaux ne l’apprécient pas. En tant que designer, je travaille avec des images que je croise par hasard et qui attisent ma curiosité. Puis elles disparaissent, mais ne font pas moins partie d’une tradition et créent une certaine continuité. C’est d’ailleurs ce qui constitue un fléau pour le design. Je veux dire qu’à la fin de la journée, tous ces pauvres objets sont encore là ».

Ce n’est pas facile de placer un mot dans une conversation avec Patricia. Elle écarte les cheveux de son front, redresse la tête et imprègne les gens peu méfiants de ses idées. Elle est comme une dose de caféine pour l’esprit, a des idées sans fin et passe inconsciemment de l’italien, à l’anglais et à l’espagnol. Mais elle n’est certainement pas brouillon. Dans tous les meubles qu’elle crée, les ingrédients en apparence disparates forment une composition sensuelle, tactile et complètement contemporaine.  Artiste on ne peut plus tendance, c’est elle qui mène la danse et met en lumière les nouvelles possibilités. Sa présence intense contribuerait-elle également à son immense succès auprès des grands marques de design ?

« Les métiers de la créativité sont de plus en plus omniprésents. Nous sommes tenus de leur apporter une dimension humaine. Nous, designers, sommes des interlocuteurs indispensables, qu’il s’agisse de produits ou de services. Les marques de design se paralysent facilement. Nous entrons alors en jeu pour apporter des solutions, car, bien évidemment, nous sommes formés à résoudre des problèmes inattendus ».

Anticorps kaléidoscopique, orné de feutre, de laine et de cuir, inspiré d’une conversation sur l’allaitement et les anticorps ;  un peu plus loin, son large hamac en cuir noir.

Patricia est architecte d’intérieur pour des marques de design italiennes de renom comme B&B, Flos et Kartell. Et elle insiste sur le fait qu’il faut trouver une satisfaction dans son propre métier. La question se pose : travaille-t-elle mieux en collaboration avec son amie Patrizia Morosa, avec qui elle fut en conflit par le passé ? Le directeur artistique de Moroso explique la réussite de la « tornade » espagnole par le fait que Patricia n’a pas reçu une formation conventionnelle.

« Je pense que Patricia Urquiola est la vraie héritière du trône d’une génération de grands designers italiens, tels qu’Achille Castiglione et Vico Magistretti. En fait, elle est parfaite, car elle n’est pas issue du monde du design, mais plutôt de l’architecture. Elle n’a pas fait preuve de beaucoup de respect à l’égard des grands maîtres, peut-être n’en a-t-elle jamais entendu parler ? Elle a débuté sa carrière avec Castiglione et a commencé à travailler pour lui, puis pour Magistretti ; et c’est elle – une femme espagnole – qui a distillé l’essence du design italien.

Une espagnole de la ville basque d’Oviedo fait figure d’espoir dans le design italien. Éduquée dans un monde de contrastes et de paradoxes au sein d’une famille traditionnelle de classe moyenne dont les origines remontent à la période baroque.

« Il n’y a rien de limitant à cela, c’est plus une étape dans mon parcours. Mais je n’y trouve pas mon inspiration. Vous ne savez jamais à quoi vont servir les objets que vous créez, donc je fais plus ou moins ce que je veux. Je veux pouvoir vivre avec mes objets, même s’ils m’ennuient. C’est un peu comme dans le cinéma : on essaie d’être le plus personnel possible, de se convaincre d’avoir trouvé l’équilibre parfait entre expression raffinée, énergie, critique et intelligence. Si vous y parvenez, vous réussirez ».

Patricia Urquiola travaille selon le moule radical des designers révolutionnaires des années 60 et 70, Ettore Sottsass et Alessandro Mendini. Leur remise en cause du design classique n’avait rien du mouvement allemand Bauhaus. Contrairement au design abstrait, réduit et stérile rappelant le style de Dieter Rams qui créerait un nouveau monde formaté par l’industrie, ce sont les êtres humains qui sont à la base du mouvement italien.

« Il s’agit de trouver son propre credo. Nous ne devrions pas seulement penser en termes d’ordinateurs. Ce sont d’excellents outils, mais ils n’apportent pas de solution miracle. Je parle des smartphones, iPads et de tout cela...avons-nous réellement l’énergie pour gérer autant de choses ? Je pense que nous avons besoin d’un type différent de relation avec les choses qui nous entourent, de plus de matériaux ici et maintenant. Nous n’avons pas besoin de tant compliquer les choses :  revenons à ce qu’il y a de plus basique ! Un art de vivre simple !

Et Mendini a récemment fait part de certaines de ses nouvelles idées. Ses expositions à Fabbrica del Vapore,  aux deux derniers salons du meuble, avec la participation de jeunes designers et de plus anciens, arboraient le thème de la « production en interne ». Au lieu d’attendre d’être découverts par de grandes marques de design, ces artistes cherchent de nouvelles voies pour étendre leur réseau et favoriser la fabrication artisanale en interne. Si Patricia n’y a pas participé, elle aime l’idée de porter des projets en interne dans un contexte de micro-fabrication, qu’il s’agisse d’une création avec une imprimante 3D ou d’un travail sur de la ferraille issue de fabrication industrielle.

«  Le métier de designer repose de plus en plus sur la diffusion des connaissances et l’interprétation de notre présent. Il n’est pas acquis que nous travaillerons toujours pour des marques de design ; bien entendu, nous pouvons fabriquer nous-mêmes. Dans mon nouveau studio, nous pouvons également créer de petites collections directement pour nos clients ».

Par ailleurs, elle pense que les marques de design doivent élargir leur horizon pour surmonter la crise financière en Europe.

« Cette crise est le signe que l’Europe doit se concentrer davantage sur la qualité, car la carte change et les marchés en Amérique du Sud, en Asie et en Australie occupent une place de plus en plus importante. Et je pense également que nous avons besoin d’un marché plus diversifié ; il y a de la place pour des chaînes de distribution à bas prix et des marques de qualité plus chères dans lesquelles nous, européens, pouvons investir davantage. Cela implique que nous devons avoir une meilleure écoute, faire preuve de plus d’humilité et rester créatifs. Pour cela, les marques de design doivent oser le développement et se faire reconnaître de façon inédite.

Tatou pour Flos, inspiré par une cotte de mailles épaisse, mais légère d’un samurai.


Re-Trouvé pour EMU 2008.


Fauteuil Foliage pour Kartell, représentant des branches avec de grandes feuilles.


Vous remarquerez les coutures visibles qui apportent une structure à M.a.s.s.a.s. pour Moroso.


« Enfant, je me suis amusée lors de mon premier voyage dans les pays nordiques. Je me suis inspirée de l’hôtel Arne Jacobsen pour Fjord. J’ai pensé : on en a assez de ces icônes du design. Je veux dire par là qu’ils font certes partie de notre héritage culturel, mais appartiennent à une toute autre époque ».


Kartell a commandé un fauteuil classique à Patricia Urquiola, pour se faire livrer évidemment un objet complètement différent. Le modèle Frilly est inspiré des fibres du céleri, et l’objet décoratif fonctionne également comme une solution de design.


Fact box:
Patricia Urquiola est née en 1961 à Oviedo, en Espagne. Elle entame ses études d’architecture à Madrid et les achève à Milan en 1989. Elle travaille ensuite pour Achille Castiglioni dont elle devient l’assistante enseignante à l’École Nationale Supérieure de Création Industrielle de Paris. Elle signe ses premiers meubles en 1991 en collaboration avec Vico Magistretti pour De Padova où elle est également en poste. Elle gère un bureau d’architecture entre 1993 et 1996 avec deux amis, puis passe responsable chez Piero Lissoni, et en 2001 ouvre son propre studio à Milan également.
www.patriciaurquiola.com