L’art de perdre le contrôle

2013-08-26

Paola Navone n’a pas peur de commettre des erreurs : d’une erreur peut naître un concept de design majeur. Depuis ses débuts dans les années 70, Paola Navone compte parmi les designers qui se sont battus pour révolutionner le design italien. Elle trouve son inspiration dans ses nombreux voyages.

Contrairement à la plupart de ses confrères, Paola Navone ne se contente pas de créer un ou deux modèles standard. Elle conçoit des environnements entiers auxquels elle apporte un style hétéroclite, mais généreux, rappelant les années 60 et 70. Tissus souples, cuir fin, convivialité du bois et froideur de l’acier caractérisent ses créations. Les matériaux choisis, s’ils sont à la fois faits main et fabriqués, ne sont idéalement ni produits en masse ni standardisés. Le modèle InOut pour Gervasoni est l’une de ses dernières créations : un design en acier précis pour un ensemble de tables et de chaises : des surfaces d’assise et de table en bois lisse, aux dimensions étrangement contrastées. Et elle avoue encore trouver son inspiration dans le fameux groupe Memphis de designers des années 80. C’est au sein de ce mouvement, qu’avec Ettore Sottsass, Andrea Branzi, Michael Graves et bien d’autres stylistes, elle crée des objets sur la base du concept moderniste « La fonction crée la forme ». En réalité, ils mixent le fabriqué industriellement au fait-main ; des techniques de fabrication avancées avec des matériaux simples, bon marché et chers ; le tout composant un design où la communication est un élément capital. Aujourd’hui, Paola décrit sa philosophie du design comme étant une tentative de réaliser une composition harmonieuse d’objets antagonistes.

« Je crois aux erreurs ; au fait de ne pas avoir un contrôle total sur les choses. Les gens ont du mal à le comprendre. Pourtant, un défaut de fabrication peut se révéler être une qualité qui apportera un plus à la conception initiale de l’objet.

Elle passe la main sur son fauteuil, un meuble noir et blanc créé pour la marque française Merci et explique qu’au cours de la fabrication, l’outil n’a pas fonctionné comme prévu et que le matériau s’est coincé et s’est replié. La surface n’est pas complètement uniforme et présente des petits replis où le motif est interrompu, ce qui donne du caractère à l’objet. Paola rit de bon cœur et y voit un signe de perfection. Elle explique également que Kasthall voulait mettre au rebut ses échantillons lorsque la machine a commencé à mal fonctionner. Finalement, si le contrôle lui a échappé, le concept n’en est pas moins excellent.  Cela ne signifie pas qu’elle cherche à créer en laissant tout au hasard. Elle concocte ses idées en s’inspirant de ses voyages, en mélangeant ses ingrédients pris ici et là. Elle compose toujours quelque chose d’unique et d’original.

« La couleur entre dans tout ce que je fais. Et je préfère utiliser des couleurs évoquant l’eau et le ciel. Inversement, je m’écarte des tons chauds. Pour moi, l’élégance est un mariage entre l’équilibre, la simplicité et l’imparfait ».

Au cours de sa carrière, Paola a touché à tout : de l’édition pour la revue de design et d’architecture Domus, à l’architecture d’intérieurs d’hôtels et au design de collections entières de magasins en passant bien entendu par la direction artistique au sein de différentes enseignes de design. Pendant plusieurs années, elle a créé des collections pour l’illustre fabrique de porcelaine florentine Richard Ginori. Au lieu de se concentrer sur ses propres modèles, elle a mis sur pied une installation entière où se perdre elle-même parmi d’immenses murs d’assiettes. Certes une extravagance de porcelaine au style classique et moderniste, mais également des canapés cossus pour un restaurant et un bar très bien pensés. Lors du salon du meuble de Milan, dans l’installation Leathership pour Poltrona Frau, elle a exposé des objets reconnus et inconnus dans une nouvelle forme d’expression : trois huttes au style africain, enveloppées dans de grands pans de cuir. Les intérieurs qu’elles conçoit pour les particuliers allient le confort domestique à l’inattendu. Elle explique avec entrain qu’elle a reçu, la semaine dernière, l’appel d’un client qui voulait se sentir chez lui en vacances. Canapés, placards et lits aux formes et textures diverses, placés dans des endroits peu conformes, et pourtant reconnaissables. Couleurs harmonieuses pour un design perfectionniste empreint d’une grande sensualité.

Installation pour Richard Ginori, 2009


« Je n’aime pas l’agressivité. Pourquoi devriez-vous réagir négativement face à un fauteuil qui fait partie de votre propre intérieur ? Ce que j’aime ou je n’aime pas importe peu. Par contre, il est important qu’un meuble ait une signification, ne soit pas insipide et me revitalise ».

Est-ce là une attitude plus féminine ? Elle n’est pas très à l’aise avec cette question, mais avoue que le design italien est plus patriarcal que son équivalent en Europe du Nord.

« Je ne peux rien affirmer, mais peut-être que les hommes cherchent à être plus en contrôle. Pour moi, ce n’est pas seulement le matériau qui m’inspire, mon attitude et ma sensibilité sont différentes. Mais, les femmes doivent toujours se démarquer, sinon... ».

En réalité, elle évite Milan, capitale du design, et vit majoritairement à Paris. Plus que jamais, elle passe son temps à voyager et nous révèle que si elle était jeune designer aujourd’hui, elle aurait choisi de faire carrière en Asie du Sud-est. Elle explique que la profession s’attache de plus en plus aux outils numériques, puis nous parle des matériaux qu’elle explore actuellement.

« J’aime les extrêmes. En Inde, je travaille en ce moment sur une création reposant sur l’artisanat, mais où tout est représenté numériquement ».

Fâchée avec l’enseignement, elle rit en se souvenant qu’en 1973, aucun professeur ne voulait l’accompagner dans son mémoire de fin d’étude à l’école d’architecture de Turin, sa ville natale. Ce n’est que lorsque Alessandro Mendini l’a découverte qu’elle a pu terminer ses études. Il a écrit un livre et formé l’insolent mouvement de design innovant Alchimia, fondé sur ses écrits concernant le design radical. L’attaque frontale et bien menée de Paola vis-à-vis du design traditionnel a ensuite gagné le mouvement Memphis à l’origine aujourd’hui de l’hégémonie de l’Italie sur le reste du monde en matière de design. 
« Je n’ai pas toujours eu un parcours facile. Aujourd’hui, la plupart des designers sont de plus en plus fabricants. Ils devraient laisser un peu plus de place au rêve éveillé ».


Texte : Leo Gullbring