RAPPORT DES TENDANCES KINNARPS PARTIE 6. De la solitude à la multitude

2013-11-27

Twitter et Facebook nous rapprochent comme jamais, alors même que des études montrent que nous sommes de plus en plus isolés les uns des autres. Le rapport des tendances Kinnarps indique que les bureaux et espaces de travail du futur devront assumer de nouvelles fonctions pour accompagner l'avènement de nouvelles règles sociales.

 Les avancées technologiques apportent généralement leur lot d'effets indésirables. Le remplacement des épiceries par des supermarchés a signé la fin de l'interaction personnelle avec le commerçant, le téléphone a rendu inutiles les visites chez le voisin et la voiture a réduit les chances de faire des rencontres dans la rue ou dans le bus.

Facebook et les autres réseaux sociaux et médias numériques ont également modifié notre façon d'interagir avec les autres. Des recherches montrent que nos contacts avec autrui sont aujourd'hui plus superficiels bien que nos réseaux se soient développés. Une étude menée par l'université Stanford de Californie indique que Facebook renforce même notre sentiment de solitude :

voir les autres étaler leur bonheur et leur nombre d'amis peut ainsi nous renvoyer un sentiment d'échec personnel.

Sherry Turkle, professeur d'études sociales en sciences et technologies au MIT (Massachusetts Institute of Technology) de Cambridge explique dans son livreAlone together que nous utilisons la technologie pour aller à la rencontre de l'autre tout en nous protégeant de cette intimité qui nous fait peur.

Nous pouvons garder une distance de sécurité avec nos relations en ligne, mais le problème de ces relations numériques réside justement dans leur caractère numérique ; un « J'aime » n'aura jamais la charge émotionnelle d'un regard ou d'une accolade.

« Les liens que nous créons sur Internet ne nous rapprochent pas, ils nous occupent », poursuit Sherry Turkle.

Le nombre de ménages d'une personne a augmenté parallèlement à l'explosion massive des médias sociaux.

Aujourd'hui, près d'un ménage suédois sur deux ne comporte qu'une personne. Le chiffre est encore plus élevé dans les zones urbaines. Aux États-Unis, les ménages d'une personne ne représentaient que 10 % de la population en 1950. Leur nombre atteint aujourd'hui 27 %. On comptait 153 millions de ménages d'une personne dans le monde en 1996, contre 277 millions en 2011.

Le lieu de travail change en partie de fonction lorsque notre mode de vie évolue et que nos règles sociales se réinventent. Alors qu'autrefois beaucoup d'entre nous ne s'y rendaient que pour des raisons économiques, le lieu de travail se transforme et devient aujourd'hui peut-être le premier espace d'interaction sociale. Cette petite révolution coïncide avec le renforcement de l'importance accordée à la coopération au bureau. Le lieu de travail est de moins en moins axé sur l'individu et le chacun pour soi et de plus en plus basé sur la sociabilité et le travail en équipe. On n'y vient plus pour accomplir des tâches, mais pour mener à bien des projets.

Dans notre économie réfléchie, la clé du succès réside dans notre capacité à relier des concepts et des idées différentes afin de créer et d'innover.

Des études montrent également que le travail individuel au bureau a progressivement reculé pour ne plus représenter aujourd'hui que 50 % du temps de travail. De nombreux analystes estiment que les choses sont en train de changer et que les tâches effectuées en équipe atteindront 70 % d'ici 2030. En quoi cela modifie-t-il les exigences en termes de planification du lieu de travail ?

« Il faut favoriser et renforcer le travail en équipe », estime Jonas Hurtigh Grabe du cabinet-conseil néerlandais Veldhoen + Company à l'origine du concept d'environnements de travail basés sur l'activité lancé en 1997.

En pratique, ce concept implique que le bureau cesse d'être un lieu de travail pour devenir un lieu de réunion, non plus basé sur les individus, mais sur les activités communes au sein de l'entreprise.  Les lieux de travail du futur doivent être organisés de façon à encourager une interaction spontanée permettant d'échanger et de coordonner des idées nouvelles et de bénéficier en toutes circonstances des connaissances des autres.

Louise Klarsten, PDG de Colourhouse, l'agence des tendances et des couleurs, qualifie les lieux de travail qui parviennent à créer une telle cohésion de We offices (littéralement, « bureaux Nous »), dans lesquels l'arrivée sur le marché du travail de la génération numérique se gère par une remise en question des concepts traditionnels de décoration d'intérieur. Sara Córdoba Rubino, chercheur et chef de projet au sein du studio de design néerlandais Booreiland, est du même avis :

« si les employés adoptent un nouvel état d'esprit et tentent de penser en termes de réseaux et de travail en équipe, ils seront sans doute plus à même de faire face à l'avenir et de répondre aux nouvelles exigences du marché ».

La transparence croissante en interne entre employés et entre services va sans doute de plus en plus dépasser les frontières de l'entreprise. Les sources de connaissances ne sont plus cantonnées aux murs de l'entreprise, grâce aux systèmes parfois qualifiés d'intelligence collective ou de gestion des talents de source ouverte.

« Au cours du 20e siècle, l'objectif était de ne pas laisser l'expertise s'échapper de l'entreprise. Mais avec Internet, cette expertise est désormais disponible au-delà des frontières de l'entreprise et le monde entier peut devenir une ressource », explique l'auteur et conférencier Don Tapscott, à qui l'on doit notamment des ouvrages tels que The Digital Economy et Growing Up Digital.

Pour réussir, les entreprises doivent affiner et développer l'ensemble des connaissances disponibles sur Internet pour en faire un élément tangible pouvant servir leur concept d'entreprise et soutenir leurs activités. Plus les lieux de travail hiérarchiques aux structures rigides se déstructureront pour laisser place à un ensemble plus autonome, plus les réseaux occuperont une place décisive, à la fois dans l'entreprise et en dehors. Les exemples d'investissements massifs en faveur d'une accélération et d'une facilitation de la communication numérique ne manquent pas, au point que l'on s'interroge parfois sur le bien-fondé de ces dépenses. Il y a trois ans, 1 300 kilomètres de câbles à fibres optiques étaient posés entre les bourses de Chicago et de New York, pour la bagatelle de 2 milliards de couronnes suédoises (plus de 220 millions d'euros). Pour quel résultat ? Trois millisecondes – trois millièmes de seconde – de gagnées dans la communication entre les deux bourses, c'est dire si les investissements matériels pour faciliter la communication humaine au sein du personnel constituent un poste de dépense pertinent.


Saviez-vous que

... le nombre de ménages d'une personne a augmenté de 80 % en 15 ans et que plus d'un jeune (18-24 ans) britannique sur cinq a peur de la solitude.

... dès les années 1990, des chercheurs évoquaient le « paradoxe Internet » et expliquaient que l'augmentation du sentiment de solitude était la conséquence de l'utilisation croissante d'Internet. La question est donc de savoir si Internet isole ou attire tout simplement davantage les personnes souffrant de solitude.

... le travail en équipe est considéré comme l'élément le plus important d'une carrière selon les résultats de l'enquête Career Index d'Academic Communications menée auprès de 4 812 jeunes universitaires.

... 47 % des employés déclarent ne pas avoir l'impression d'être productifs sur leur lieu de travail actuel selon une enquête menée par le cabinet-conseil Veldhoen + Company.