Ingo Maurer

Une ampoule ailée. Nombreux sont ceux qui ont vu cette lampe de bureau quelque peu surréaliste montée sur une longue et fine tige en acier. Ceux qui ont raté la version originale, créée il y a cinquante ans par l’éclairagiste Ingo Maurer, ont sûrement croisé l’une des nombreuses tentatives de copie qui ont succédé.

Cet artiste allemand, âgé de 75 ans, a été surnommé le « poète de la lumière » ; ses installations et ses lampes, avec leur profusion de couleurs et de nuances, ont révolutionné notre vision de l’éclairage. Le concept de la lampe dans son ensemble, le modèle traditionnel muni d’un abat-jour et d’un pied, a été ébranlé par les innovations frappantes du créateur,toujours ingénieuses techniquement et très esthétiques. Il a commencé très tôt à utiliser les lampes à halogène et les LED. Son idée de départ était de transformer la source lumineuse proprement dite en un objet attrayant qui suscite l’imagination.

Cependant, Ingo Maurer, natif de l’île de Reichenau située sur le lac de Constance et installé désormais à Munich, se définit comme un artiste autodidacte. Il a en fait suivi une formation de typographe avant de partir pour New York en tant que designer indépendant dans les années 1960 ; il y a connu la culture pop américaine dynamique qui devint une source d’inspiration majeure. Après plusieurs années passées aux États-Unis, il est rentré dans son pays, a fondé son studio Design M dans une arrière-cour de Munich et s’est lancé dans la création de lampes.

La première, produite en 1966 sous le nom évocateur de « Bulb » (ampoule en anglais), connut à l’époque un énorme succès. Elle est encore perçue comme une avancée, non seulement pour Maurer lui-même mais aussi dans le secteur de l’éclairage. Cette création est d’apparence simple, comme une ampoule ordinaire, mais bien plus grande et fabriquée en verre soufflé à la bouche avec une base en culot à vis chromé.

Cette approche ludique de l’agrandissement des objets quotidiens, comme les sculptures en forme de rouge à lèvres à taille humaine, a eu à cette époque une influence sur les travaux des artistes pop américains tels que Caes Oldenburg. Ingo Maurer en a tiré une grande inspiration, comme il ne manque pas de le préciser.

Les lampes au design original ont été un des thèmes principaux de ses travaux, avec parmi les pièces maîtresses « Bulb » et « Lucellino », nom de la lampe ailée de 1992.Tout comme pour le globe en verre surdimensionné aux touches pop art, il a réussi avec « Lucenillo » à métamorphoser une ampoule nue en un objet fascinant rappelant le monde
des oiseaux. Cette impression est renforcée par la façon dont la lampe s’allume et s’éteint lorsque l’on touche ses ailes délicates. L’autre thème principal de son oeuvre tourne
autour d’installations et de luminaires qui attirent le regard, dotés de nombreuses formes et implantés dans tous les types d’environnements.

Il s’agit autant d’objets quotidiens destinés au grand public que d’oeuvres extravagantes et artistiques. Mais cette dernière qualité ne fait pas défaut aux créations d’Ingo Maurer, même dans une station de métro comme celle de Westfriedhof à Munich, où ses huit dômes lumineux géants sont suspendus au-dessus du quai. En métal à l’extérieur mais agrémentés de teintes rouges, jaunes ou bleues à l’intérieur, ils font ressembler les usagers qui se déplacent sous les faisceaux à des acteurs sur scène.

Prenez également l’exemple de l’Atomium de Bruxelles construit pour l’Exposition internationale de 1958, qui a cependant été rongé et délabré par le temps. Cette reproduction gigantesque d’une molécule de fer a été réouverte en 2006 mais désormais éclairée par Maurer et transformée en attraction rayonnante. « A friendly invasion from
outer space » (Invasion amicale d’extraterrestres) est le nom qu’il a lui-même attribué à cette installation d’éclairages qui illuminent fortement des points « cosmiques » pour donner aux visiteurs l’impression d’être dans un vaisseau spatial. Une impression
renforcée par la présence de petites silhouettes ressemblant à des robots se balançant sous les faisceaux lumineux.

Christian Burchard, théoricien du design allemand, considère que l’influence d’Ingo Maurer sur la nouvelle génération de designers d’éclairage est considérable. « Sur le plan strict de la forme, il travaille avec une large palette d’expressions, explique-t-il. Parfois
totalement réductrices et minimalistes, par moments rehaussées d’ornements mais empreintes de qualités descriptives concises du début à la fin. » Paul Warwick Thompson, directeur du Cooper- Hewitt National Design Museum de NewYork, où se tiendra la rétrospective Ingo Maurer « Provoking Magic » (Créer la magie) cet automne, considère
l’artiste comme l’un des designers contemporains les plus représentatifs.

« Son engagement pour faire tomber les barrières et explorer de nouveaux horizons en est la raison », expliquait Paul W.Thompson à l’ouverture de l’exposition en septembre 2007. « Ingo Maurer donne de l’esprit et un aspect ludique à ses travaux et ses
créations provoquent invariablement des réponses émotionnelles. »

L’éminent designer d’éclairage qui a débuté dans une cour à Munich, est désormais docteur honoris causa au Royal College of Art de Londres, et continue de fabriquer ses propres produits par le biais de son entreprise Ingo Maurer GmbH. Son atelier principal est encore situé dans la même ville, même si ses activités n’ont cessé de s’étendre au fil
du temps. Aujourd’hui, Maurer travaille en étroite collaboration avec ses quelque 70 employés. Mais il laisse le travail de côté lors de voyages ponctuels dans le désert égyptien de Saqqara où, loin de la civilisation, il peut capter de nouvelles énergies et
réfléchir sur la nature profonde de la lumière. « La lumière peut se révéler sensuelle, confortable, voire dangereuse, a-t-il déclaré. Elle voyage audelà de la science, de la nature ou même de l’art. Elle est aussi puissante que la vie elle-même. »

Ingrid Sommar