Le groupe de design suédois Front

« Elles vont bientôt être célèbres... »

Ces mots apparaissaient en gras dans Icon, le magazine de design britannique, à l'automne 2005. L'article présentait le groupe de design suédois « Front » qui faisait également la couverture du magazine. Prédiction à prendre au sérieux, d'autant plus qu' un an plus tard, c'est sur le point de se réaliser.

Front se compose de quatre jeunes designers industriels, toutes des femmes. Sofia Lagerkvist, Charlotte von der Lancken, Anna Lindgren et Katja Sävström se sont rencontrées lors de leurs études de design industriel à l'École du Design, des Arts Appliqués et des Beaux-Arts de Stockholm. Elles ont déjà fait sensation avec leur premier projet commun présenté au Salon du meuble de Stockholm de 2003.

Leur projet « design par les animaux » a suscité un grand intérêt : elles laissaient des animaux, comme des rats et des serpents, créer des motifs et des formes sur les tapis et le mobilier. En laissant les animaux produire le résultat final, le hasard était introduit comme facteur décisif dans le processus de création. L'idée directrice de définir une forme à la fois esthétique et utile, s'est vite transformée afin d'obtenir une perspective nouvelle et inattendue.

« En fait, nous avions espéré que les animaux feraient vraiment quelque chose de hideux », dit Sofia Lagerkvist. « Cependant, malheureusement, tout se révéla assez joli. »

Le deuxième projet , « la Technologie sous une forme nouvelle » ne suscita pas moins d'intérêt lorsqu'il fut présenté la première fois. Là, les dames s'étaient attaquées à l'électronique dans la maison. Ou plutôt au fait que les objets techniques tels que les platines CD et les téléphones portables se ressemblent toujours. Des boîtes noires et carrées. Pourquoi, demandèrent-elles ? Et de transformer de jolis vases décoratifs en verre en écrins pour haut-parleurs…

Cet été 2006, elles sont toujours installées dans un dépôt de bus délabré au sud de Stockholm. Des locaux dégradés qui rappellent leur passé industriel avec une importante surface, où les visiteurs doivent être accueillis dès l'entrée sous peine de ne pas trouver leur chemin dans les couloirs qui serpentent sous les voûtes de béton abandonnées où tout résonne. D'autres associations d'artistes, de musiciens et de peintres ont également emménagé dans ces lieux sauvages que les promoteurs veulent bientôt démolir.

« C'est dommage », pense Anna Lindgren, qui m'ouvre la porte. « On veut toujours faire disparaître ce genre de lieux qui sont pourtant propices à la création et à l'inspiration ».

Dans les étages, le siège social porte la marque de l'activité conceptuelle et d'investigation.qui les caractérisent. La première chose que l'on voit est un cheval grandeur nature, en plastique noir jais, - qui est en fait un pied de lampe pour Mooi, une entreprise de meubles néerlandaise originale. Il est posé à côté d'un ensemble de fauteuils confortables de réunion. Le long des murs sont alignés des piles de cartons et des prototypes, dont une corbeille à papier des plus intéressantes conçue pour Materia. Une forme arrondie qui se distend de plus en plus au fur et à mesure de l'entassement des papiers qu'on y jette. Dans la deuxième pièce se trouvent les bureaux bien rangés de chaque membre de Front. Des personnes vont et viennent ; dans chaque coin, il y a des conversations studieuses sur des sujets bien précis.

L'un des aspects les plus intéressants de ce groupe est qu'il évolue avec la même aisance dans le monde de l'art que dans celui du design. Son territoire naturel recouvre les galeries d'art comme les processus de production industrielle. Même les idées les plus bizarres aboutissent souvent au développement expérimental de véritables produits, et non pas seulement à un projet artistique unique. « Nous nous intéressons évidemment à la production à la chaîne », dit Charlotte von der Lancken. « Cependant pas tant pour faire des objets qui se vendent, mais plutôt pour souligner le rôle que jouent ces objets dans nos vies. » Elles ont beaucoup travaillé sur ce sujet, qui a débouché sur leur « Collection rouge »". Un ensemble d'objets « fétiches », comme cet adorable chevreuil couché, tous de résine transparente rouge vif , recouverts de lettres. La première étape avait été d'interroger des centaines de personnes sur les objets personnels qui avaient beaucoup compté pour elles. Certains de ces objets furent ensuite sélectionnés et reproduits en résine rouge, en gardant l'histoire de leur propriétaire. La prochaine étape est de diffuser dans le monde ces symboles rouges. Et aussi d'attendre les réactions et les histoires de leurs nouveaux propriétaires, et notamment ce que ces objets suscitent dans leur imaginaire.

« Un projet de longue haleine », observe Anna.

Front a également été vu comme un contrepoids salutaire et longtemps attendu au design scandinave traditionnellement strict et contraignant. Une des caractéristiques de la façon de travailler du groupe est que ses idées proviennent souvent des processus de production et s'appliquent à ceux-ci. Ils sont moins intéressés par l'aspect des objets que par la façon dont ils sont produits. Ce qui génère des formes spécifiques.

Un projet de Front débute toujours par un débat ouvert et libre de toute idée préconçue. Pour ne retenir en fin de compte qu'un petit nombre de sujets qui sont tout à fait uniques en leur genre. A partir de ce moment là, les designers endossent un rôle de chercheurs. Elles examinent tout ce qui tourne autour du sujet choisi. Elles font des recherches, lisent, et interrogent des personnes.

« Nous aimons discuter avec des experts ayant des idées avant-gardistes pour ensuite employer autrement le fruit de nos discussions », explique Anna.

C'est exactement comme ça qu'est sortie, il y a un an, une collection de meubles « animés » pour l'exposition de Barry Friedman, le galeriste new-yorkais, à Art Basel à Miami. Chose étonnante, à l'heure où j'écris, ce projet est encore inconnu en Suède et dans le reste du monde. Mais les prévisions du magazine Icon s'appliquent ici. On peut s'attendre à ce que ce projet de Front devienne TRÈS célèbre.

Les designers ont en fait associé deux techniques numériques. L'une, motion capture, est une technique caractéristique des films d'animation. L'autre est une variante de rapid prototyping, bien connue dans le développement des produits industriels. Motion capture capte des mouvements réalistes pour pouvoir les appliquer numériquement aux personnages de dessins animés. Rapid prototyping transforme les images numérisées en prototypes 3D.

Charlotte clique sur l'écran de son ordinateur pour présenter une des designers du groupe qui fait bouger rapidement ses mains en l'air : en quelques mouvements, elle esquisse une chaise invisible. La séquence d'après montre comment ces lignes invisibles se transforment en matière physique. Lentement, une chaise prend forme à partir d'un bain de matière plastique. Enfin, le mobilier terminé est installé dans une pièce. La lampe et la chaise, résultat d'une symbiose entre film numérique et technologie industrielle, semblent sortir tout droit d'une bande dessinée. Elles sont néanmoins splendides, en trois dimensions, exposées dans cette galerie de Miami.

« Nous n'en avons pas encore fini avec ce projet », dit-elle. « Mais nous allons continuer à travailler dessus, et nous envisageons une conférence de presse à l'automne ».

Tout est allé si vite, pensent-elles. Quelques années seulement séparent leur vie d'étudiantes en design à Stockholm à cette reconnaissance internationale ; avec des expositions à Milan, à Tokyo et à Amsterdam. Cependant leur programme de travail journalier reste étonnamment le même ; même méthode de débat, même boulot acharné sur tous les aspects pratiques, des gadgets qu'on va chercher dans la cave, de lourds objets qu'on traîne ici ou là.

« Il y a toujours ces deux aspects, dit Anna, le banal et le fantastique. Le travail quotidien à l'atelier comme les réceptions prestigieuses où toute l'attention est dirigée sur nous ». « Mais nous dépendons toujours l'une de l'autre, car nous avons des points de vue et des compétences différentes. Aucune d'entre nous n'aurait pu réaliser seule ce que nous parvenons à faire ensemble ».

INGRID SOMMAR