Le bureau : une ville à échelle réduite

Selon Kajsa Nordström, architecte d’intérieur à Göteborg, les espaces de travail devraient être davantage en adéquation avec les besoins des collaborateurs. Kajsa est la lauréate 2003 de la bourse Jarl Andersson mise en place par Kinnarps. Selon elle, il faut considérer les lieux de travail comme de véritables villes à échelle réduite.

La plupart des environnements de travail sont conventionnels et ennuyeux. C’est cette raison qui a motivé Kajsa, à postuler pour la bourse Jarl Andersson. En effet, elle souhaitait avoir la possibilité d’étudier des espaces de travail visionnaires et innovants, construits à l’échelle humaine. Son projet s’intitule « Un nouveau paysage social ». Concevoir un espace de travail, où l’on utilise des méthodes routinières et où règne une structure très hiérarchisée, revient à créer des bureaux tristes et sans vie. Lors des processus de planification, on accorde souvent peu d’importance aux employés en tant qu’individus,c’est une approche fréquente notamment dans les quartiers résidentiels. L’objectif de Kajsa est de mettre l’accent sur cet aspect psychosocial. Son environnement de travail est très animé et coloré. Nous l’avons rencontrée dans son studio de création Io, aménagé dans une simple cave à Göteborg, où quelques collègues et elle-même conçoivent des maisons, des meubles et des éléments graphiques. Elle travaille occasionnellement pour CNA Arkitekter et accompagne régulièrement sa soeur Lisa, compositrice et musicienne. Elle est également scénographe et dispense des cours à l’institut de design et d’art décoratif.

L’obtention de la bourse lui a permis de réaliserplusieurs voyages d’étude. Elle a écrit un livre, dans lequel elle les raconte et partage ses expériences. Lorsque nous l’avons rencontrée, elle était toujours à la recherche d’une maison d’édition. Son livre décrit ce qu’elle a appris mais contient également des « recettes », comme elle aime les appeler, pour créer d’agréables environnements de travail. Selon Kajsa, l’aménagement des bureaux doit être considéré comme celui d’une ville. Il devrait être constitué d’un lieu de rencontre central, d’espaces pour s’isoler et d’autres pour se connecter avec un ordinateur. Les bureaux doivent également pouvoir évoluer dans le temps, exactement comme dans les vieilles villes et les centres-ville. Il faut penser l’aménagement en partant de l’intérieur, qui correspond aux zones privées réservées aux employés, vers l’extérieur, c’est-à-dire les espaces publics. Ces derniers encouragent les discussions informelles,tandis que les espaces cloisonnés sont des lieux propices à la concentration et aux conversations privées.

Les structures intérieures doivent être suffisamment spacieuses pour pouvoir être agrandies verticalement, exactement comme dans une ville. Cela permet de créer une certaine dynamique et de résister aux approches de réflexion hiérarchisées et conventionnelles. Ces structures peuvent également être renforcées par plusieurs éléments tels que : les sons, les couleurs, les matériaux, les revêtements, et surtout par la lumière, l’un des facteurs les plus importants dans un aménagement. La luminosité, en particulier celle du soleil, est essentielle à notre bienêtre. Les plantes jouent également un rôle important, elles donnent l’impression d’être à l’extérieur lorsque nous sommes à l’intérieur. Pour rédiger son livre, Kajsa a visité et étudié des espaces de travail suédois, tels que le bureau de poste de Tomteboda et les locaux JC de Göteborg. Pour compléter ses recherches, elle s’est également rendue dans des bureaux situés en Belgique et en Hollande, notamment ceux de Droog Design à Amsterdam, très colorés.

Ça a été une grande opportunité pour moi, commente-t-elle. Lorsque je suis arrivée, Franck Bragigand, l’artiste chargé du projet, était également présent. »
L’objectif était d’apporter du changement grâce à des couleurs intenses et audacieuses. Aucune combinaison de couleurs n’avait été définie mais Franck Bragigand était présent lors la réalisation, se laissant ainsi guider par ses intuitions. Kajsa a été fascinée par toutes les couleurs utilisées et s’est immédiatement demandée ce que ressentaient les collaborateurs. Lorsqu’elle leur a téléphoné six mois plus tard, on l’a informée que tous les employés étaient ravis. Les couleurs, qu’ils avaient personnellement choisies, étaient une véritable source d’inspiration. En revanche, elle avait émis quelques réserves quant à l’aménagement de la compagnie d’assurances Interpolis, située à Tilburg, conçue pour accueillir plus de 2000 employés. Elle a reconnu le type d’aménagement des bureaux suédois flexibles et très en vogue, il y a plusieurs années. Les employés avaient la possibilité de travailler de chez eux et de ne se rendre sur leur lieu de travail que de façon occasionnelle, avec leur ordinateur portable. Kajsa s’est alors posé la question de savoir, comment il était possible d’entretenir de bonnes relations professionnelles sans jamais se rencontrer. Cependant, l’aménagement des bureaux de Tilburg a véritablement laissé place à la créativité. Plusieurs designers néerlandais réputés tels que Marcel Wanders ou encore l’Atelier van Lieshout, ont participé à la conception de l’aménagement. Celui-ci est constitué de lieux de rencontre tels que la pittoresque maison de pierre, ainsi que de meubles aux formes arrondies qui s’apparentent à des éléphants.

Cependant, selon Kajsa, les environnements qui ne sont que visuellement agréables ne suffisent pas. Par exemple, chez JC, les designers souhaitaient impressionner à la fois les clients et les utilisateurs, en créant quelque chose d’unique. Au bureau de poste, les espaces de travail individuels semblaient, avoir été quelque peu négligés. Certains aménagements de bureaux qu’elle a visités étaient inappropriés aux locaux et aux utilisateurs. Une petite société spécialisée dans l’Internet avait tenté de recréer un milieu organique et naturel en installant un sol ondulé composé de petites collines en relief. Mais les employés n’aspiraient qu’à marcher sur un sol plat et ordinaire ! Kajsa considère que les espaces de travail doivent laisser l’impression d’être inachevés et donner une sensation d’ouverture.

Elle l’a clairement remarqué dans un théâtre d’une ville belge, qui avait temporairement déménagé dans une usine désaffectée. Kajsa a vu dans cette solution rudimentaire, un environnement génial. Une fois les locaux magnifiquement restaurés, tout devint plus triste. Selon elle, il est important qu’il y ait une part d’aléatoire et d’évolution dans un aménagement. Elle pense que les locaux industriels désaffectés sont souvent parfaits pour les bureaux modernes, qui mettent l’accent sur l’aspect psychosocial. Un grand bâtiment industriel abandonné peut s’avérer être idéal pour créer des espaces de travail généreux et flexibles. Etant donné que de tels environnements ne sont souvent pas entièrement personnalisés et finis, il sont aussi rentables pour l’entreprise car il peuvent être agrandis et modulés au gré des changements. Il s’agit là d’une des principales convictions de Kajsa : la conciliation des perspectives de l’entreprise et des
besoins de l’individu.

« La plupart des idées que je défends semblent appartenir de plus en plus à la tendance d’aujourd’hui, explique-t-elle. C’est très positif. » Les entreprises qui prospèrent prennent davantage conscience qu’elles ne peuvent faire l’impasse sur les souhaits de leurs collaborateurs. Les personnes compétentes sont une denrée rare et très recherchée. C’est pourquoi il est primordial de créer des environnements de travail attractifs.

Ingrid Sommar